Être écrivain sans projecteurs : chronique d’un auteur (presque) visible

On raconte parfois que la partie la plus difficile pour un écrivain, c’est d’écrire un roman.
Ceux qui disent ça n’ont clairement jamais essayé de convaincre un libraire de poser leur polar sur sa table, juste à côté du dernier Freida McFadden, comme si de rien n’était.
Et encore : tout en essayant d’avoir l’air humble, détendu, et légèrement mystérieux.

Avec un grand sourire du type :
« Vous savez… si vous le mettez là, peut-être qu’il hypnotisera les lecteurs. On ne sait jamais. L’hypnose littéraire existe peut-être. »

Je reconnais que ce n’est pas scientifiquement prouvé. Mais quand on débute, on tente tout ce qu’on peut.
Pendant longtemps, j’ai vécu dans l’écosystème étrange de l’auteur autoédité : un univers fabuleux où les lecteurs te laissent des commentaires comme « bouleversant », « haletant », « un vrai talent », où Babelio t’envoie des étoiles, où Amazon te sourit — et où, dans la vie réelle, tu restes à peu près aussi connu qu’un contrôleur SNCF de nuit sur la ligne Foix–Montauban.

Et pourtant, les retours étaient là, les notes aussi, mais pas les projecteurs.


Libraires, dédicaces et le noble art de l’insistance polie

Démarcher un libraire est une aventure en soi. On pousse la porte avec la même énergie qu’un chevalier partant sauver un royaume… sauf que le royaume, c’est ton livre, et le dragon, c’est la tête sceptique du libraire.
— Bonjour, je suis écrivain.
—Ah…
—J’ai écrit ça.
— Mmh.

Parfois, ce « mmh » est une ouverture. Parfois c’est le bruit d’une porte qui se referme dans un multivers parallèle.
Et pourtant, on revient. Parce que les libraires, ce sont nos alliés potentiels.
Parce que quand l’un d’eux dit « oui », même timidement, ça te fait la journée, le mois, et parfois l’égo.
Les séances de dédicaces, elles, sont une magnifique école d’humilité : tu es là, ton plus beau stylo à la main, prêt à signer des centaines d’exemplaires… et tu signes trois livres.

Et encore, parce qu’on t’a présenté comme « l’auteur local », ce qui fait toujours plaisir, même si ça donne l’impression d’être un fromage AOP.


Les chroniqueurs : ces juges bienveillants qui nous font transpirer des mains

Ensuite entre deux démarches et trois salons, il y a un autre passage obligé : les chroniqueurs littéraires.
Ces lecteurs passionnés qui reçoivent plus de livres que n’importe quel meuble IKEA ne pourrait en supporter, et qui trouvent malgré tout le temps de lire les nôtres.

On leur écrit avec un mélange d’espoir, d’humilité et d’excuses anticipées, un ton qui ressemble souvent à :
« Bonjour, j’espère que vous allez bien. J’ai écrit un roman (désolé). Je vous l’envoie si vous voulez (re-désolé). Et si vous ne pouvez pas, vraiment, ce n’est pas grave du tout (désolé puissance trois). »
Ensuite vient l’attente. Cette attente étrange, qui transforme l’auteur en créature nerveuse surveillant ses notifications comme un chat posté devant une porte fermée.

Les phases sont classiques :
— L’espoir fou : « Il adore, j’en suis sûr. Peut-être qu’il le relit. Peut-être qu’il prépare une chronique dithyrambique ! »
— Le doute rampant : « Ou alors il ne se souvient même plus de mon nom… »
— La paranoïa créative : « Peut-être que mon mail s’est perdu dans un vortex numérique. »
— La résignation adulte : « Ils ont une vie. Calme toi. Respire. »
Et puis un jour, la chronique tombe. On l’ouvre prudemment, en plissant les yeux, comme si on manipulait une bombe émotionnelle.

Heureusement, la plupart des chroniqueurs sont d’une bienveillance rare : sincères, honnêtes, humains. Quand ils parlent de ton livre, qu’ils en soulignent la force, les émotions, ou même ce qui pourrait être amélioré… tu te sens vu. Reconnu. Moins seul.
Et ça, c’est un cadeau immense.


Les salons : cathédrales de paperasse, temples d’humanité

Après les chroniqueurs, on retourne dans l’arène physique : les salons du livre.
C’est un peu comme les kermesses littéraires.

Il y a les stands majestueux, lumineux, où les livres trônent comme des divinités scandinaves.
Toi tu as ton petit espace, que tu as optimisé au millimètre avec une nappe, une pile de romans et ton sourire de vendeur de sortilèges.

Les lecteurs passent, s’approchent, touchent parfois ton livre du bout des doigts (comme si ça déclenchait une alarme), te lancent un sourire, … te disent : « Je reviendrai plus tard. »
Ils ne reviennent pas.
Bien sûr qu’ils ne reviennent pas.

Et puis, parfois, il y en a un qui s’arrête vraiment : il pose des questions, il feuillette, il rit, il achète — et soudain, la journée entière gagne du sens. Ces moments-là, ce sont des trésors.
Des preuves que notre travail silencieux touche réellement quelqu’un.


Et soudain arrive l’éditeur. Et non, ce n’est pas le conte de fées qu’on nous vend

Le goût subtil du venin a trouvé sa place chez un éditeur. Un vrai. Avec un contrat, un comité de lecture, un accompagnement. C’est émouvant, encourageant, et incroyablement gratifiant.
Alors oui, c’est une étape importante.
Oui, ça fait chaud au cœur.
Oui, ça ouvre des portes.

Mais tu réalises vite qu’être publié ne signifie pas soudain être propulsé dans les médias nationaux, invité chez Ruquier, ou harcelé par des fans devant Monoprix.

Même avec un éditeur, il faut continuer à se battre, se présenter, promouvoir, écrire des mails, relancer poliment — bref, la vie de l’auteur continue, avec juste un peu moins de solitude.
La différence, c’est que maintenant, lorsqu’on dit :
— « Bonjour, je suis publié. »
Le libraire répond souvent :
— « Ah oui ? Montrez-moi. »
Et ça, c’est déjà une victoire olympique.


À vous, les discrets, les courageux, les obstinés : un mot tendre

Aux auteurs qui tâtonnent, qui envoient leurs manuscrits, qui autoéditent, qui passent leurs week-ends dans des salons avec des boîtes de livres et de l’espoir plein les yeux :
Vous faites un travail magnifique.
Oui, c’est difficile.
Oui, c’est fatigant.

Oui, parfois on se demande pourquoi on s’impose tout ça, au lieu de collectionner les timbres, activité nettement moins risquée émotionnellement.
Mais vous créez des histoires.
Vous touchez des gens.

Vous existez dans le cœur de lecteurs que vous ne connaissez même pas.
Et ça, c’est précieux.
On n’écrit pas pour être célèbre.
On écrit pour être lu.

Et si quelques lecteurs, même une poignée, trouvent dans nos mots quelque chose qui les accompagne… alors le pari est déjà gagné.

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